Un blog La Nuit, Les Inrockuptibles, 2010
Photographies E. Gabily, Récits Y. Kukucka, alias Alexandra

04/2010
209 mètres de recul.

Comment le fétichisme de la nuit, l’obsession des soirées déviantes, le masochisme de tout raconter peuvent-ils cohabiter sans sombrer dans la pornographie sensationnaliste à la mode ? Comment sortir sans s’affubler des tendances les plus ridicules, sans se parer excessivement, sans verser dans le mainstream parisien ? Peut-être en prenant un peu de hauteur.

À deux cent neuf mètres au-dessus de vous, les ondes émises par les antennes relais de Montparnasse sont distribuées avec une telle générosité qu’il faut se concentrer sur la vue pour ne pas périr grillée. Téléportée ici en quelques secondes, je me sens légère lorsque la nuit tombe de haut. Sur la terrasse, depuis sa guérite, Marie surveille les touristes pendant encore une demi-heure avant d’être relayée. Témoin d’un putain de moment calme et trop paisible, c’est ici que j’ai décidé, accoudée à la rambarde, de mettre un terme à mon silence, ma civilité et mes bonnes manières. Au 14e, Al Jazeera. Au 47e, le conseil national des architectes. Au 59e, moi.

Les filles rêvent toutes du prince charmant. Moi je ne rêve plus que de son cheval et du fric que je me ferai en revendant ma couronne de princesse.

Sur la terrasse les gars ne parlent pas, à part pour demander qu’on les photographie à côté d’une longue vue en forme de fusée. Au restaurant, le plafond est recouvert d’un ciel étoilé de LED blanches. Le piano est fermé, je m’y accoude négligemment. Seuls les couples qui ont réservé sont placés. Je bois ma coupe en imaginant des trucs.

De l’autre côté des portes battantes, il y a cette minuscule salle de cinéma vide où l’on retransmet en boucle un film flou sur le patrimoine français. Il y a cet espace boutique fermé la nuit, sur les vitrines duquel se reflètent des écrans, des photomontages de touristes devant une vue de Paris, se mêlant aux couleurs des peluches immondes, des porte-clés souvenirs, des cartes postales. Il y a cette photo de Picasso qui n’a rien à faire ici, ces éclairs de lumières artificielles pour nous exciter, ces enregistrements de la foudre qui tonne, et ce mec vaguement sexy qui fait des allers-retours et semble se faire chier, qui n’a rien à faire ici non plus.

Le velours rouge de la salle de cinéma est confortable. Sam se lève du fauteuil où il se tenait à demi-couché. Se reboutonne. Ascenseur. Téléportation. Scooter. La Coupole est pleine. Deux hôtesses, deux Indiens déguisés. Le Select, puis l’Atelier. Un burger. Une soirée dans un squat de Glacière où l’on ne passe pas. Jérôme qui ne répond plus. Guillaume qui rentre chez lui. Sam qui me suit.

À la Flèche d’Or,Villeneuve joue son dernier morceau lorsqu’on arrive. Alors que les mecs de Paris Dernière entrent en trombe dans la salle, on les suit. La nana de l’accueil nous rattrape, m’arrache à moitié l’épaule et nous fait un sketch. Avec un remords affreux et non moins ridicule, elle nous propose deux invitations que mon orgueil refuse, lui balançant un billet de vingt euros à la gueule. On rate le dernier morceau de Villeneuve. Les verres sont consignés. Naulleau est dans l’espace fumeur. Xavier de Moulins fait des va-et-vient avec sa caméra. Ça fout la gerbe à tout le monde. Deux teanagers à mèches essayent de reprendre, mais l’ambiance n’y est plus. Sam veut me faire escalader un mur, dans la rue de derrière pour descendre sur la petite ceinture. Dans ma tête, c’est presque la loge d’un chanteur de rock après un concert. Dans celle de Sam, c’est complètement une chambre du Mama Shelter. Après avoir lu quelques pensées crayonnées sur le plafond du bar de l’hôtel, on monte nos deux derniers étages de la nuit. Les draps sont 100% coton satiné.

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